Éduquer aux médias et à l’information | via @reseau_ritimo [Ressources]

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Cet article, extrait du Guide « S’informer, décrypter, participer : Guide pour s’orienter dans le brouillard de l’information » publié en mars 2016 par Ritimo (informations, outils, initiatives pour un monde solidaire), aborde l’intérêt d’éduquer et de s’éduquer aux médias et à l’information.

Sommaire de l’article

Décrypter et comprendre les messages médiatiques

Face à une information gouvernée par l’immédiateté et qui altère parfois les faits, de plus en plus d’enseignants, d’éducateurs, d’associations s’interrogent sur le rôle joué par les médias dans notre société, et sur la formation de l’esprit critique des citoyennes et citoyens à l’égard de l’information. 
Passer au peigne fin une information surabondante pour examiner sa fiabilité est devenu difficile. Il est donc assez fréquent d’être mal informé ou même désinformé, quel que soit son niveau d’instruction et le niveau de sa consommation médiatique. Sans adopter une distance suffisante avec les contenus médiatiques, sans les décrypter, c’est-à-dire les prioriser et les analyser, on court de grands risques d’ingurgiter et de faire circuler auprès de ses cercles des informations fausses, non vérifiées, voire mensongères. En bref, de se faire manipuler !
Face à ces risques, l’objectif de l’éducation aux médias est d’encourager les citoyens à être actifs dans leur rapport aux médias, et de les accompagner dans le développement de leur esprit critique face à l’information. 
Pour comprendre les messages médiatiques, pourquoi ne pas se mettre soi-même en posture de producteur d’informations ? C’est le pari que proposent certaines structures d’éducation aux médias qui mettent les usagers en situation de producteurs. En réalisant un journal, une émission de radio ou un petit film, ces personnes sont amenées à réfléchir sur les mécanismes de fabrication de l’information, de son financement et sur les multiples choix à opérer.

L’éducation aux médias et à l’information va aussi donner des clés de compréhension pour décrypter et comprendre les messages médiatiques. Cet apprentissage se fait là encore à partir de cas pratiques, en amenant les usagers à se questionner, à comparer et à analyser les contenus auxquels ils sont confrontés.
Denis Rougé, président de l’association Les Pieds dans le Paf, résume ainsi les objectifs de son association, référente dans le champ de l’éducation aux médias depuis la fin des années 80 : « On entend souvent : si vous n’êtes pas satisfaits des médias, devenez vos propres médias ! Mais en tant qu’usagers des médias, il est légitime d’avoir des exigences et une posture critique. Et on n’a pas toujours envie de passer du côté de la production. Aux Pieds dans le PAF, nous pratiquons le décryptage des médias pour mieux comprendre la culture médiatique, la production de médias pour apprendre en faisant, la défense des usagers des médias en revendiquant un espace d’expression ». Ici, pas de place pour la diabolisation des médias, ni pour la culpabilité ou la moralisation : « Nos interventions ne consistent jamais en une critique frontale de TF1 pour culpabiliser les enfants – ou leurs parents – qui regardent cette chaîne » rappelle Denis Rougé. Il s’agira plutôt d’expliquer comment fonctionne la télévision, quel est son modèle économique, pourquoi ce qu’elle donne à voir ne correspond pas à la réalité et comment les valeurs qu’elle véhicule sont parfois à l’opposé du vivre-ensemble. L’objectif final étant que les jeunes – et moins jeunes – apprennent à regarder les médias autrement et qu’ils décident par eux-mêmes de ce qu’ils souhaitent consommer.

A Toulon, en avril 2015, Alain Durand, Président de l’association 3/12 et Denis Rougé, Président des Pieds dans le Paf ont sillonné ensemble, pendant la Semaine sans/100 écran(s) [1], les établissements scolaires pour faire des animations autour des émissions de télévision les plus regardées par les enfants du primaire. A l’école Aguillon, devant une classe de CE2, la séance a consisté à analyser un extrait de l’émission de télé-réalité Koh-Lanta. Cruauté, compétition, élimination, hypersexualisation sont les valeurs phares de ce programme. Comment s’assurer alors que les élèves qui regardent le petit écran ont bien la distance nécessaire pour ne pas penser que tous ces clichés et valeurs négatives sont l’essence même de notre société ?
Alain et Denis s’y emploient en les faisant réfléchir par petits groupes sur la fabrication de cette émission. Les premiers s’attardent sur les images (en analysant le nombre de plans, le montage…), pendant que les autres s’intéressent aux sons et qu’un dernier groupe s’intéresse aux personnages et à leur mise en scène. 
A peine une petite heure de réflexion et de discussion mais les résultats sont là : les enfants ont compris les partis-pris du montage et des sons, pour véhiculer tantôt un sentiment de peur, de faiblesse ou de courage selon le sexe des protagonistes, ou encore une atmosphère tendue. Ils concluent que ce qu’on leur donne à voir n’est pas un reflet de la réalité mais bien une mise en scène orchestrée selon des codes et des intentions bien précises. Et s’accordent pour penser que dans la vraie vie, « les filles ne sont pas toujours pénibles, ennuyeuses et peureuses » (comme présenté dans l’émission) ni les « garçons courageux, forts, aventuriers et faciles à vivre ».

Enjeux et perspectives

L’éducation aux médias souffre d’un manque d’intérêt et d’une censure par les médias eux-mêmes : « Je n’ai pas participé à une émission nationale depuis 1994 et même Arrêt sur Images ne nous a jamais invités », renchérit le président des Pieds dans le Paf.
Une situation qui pourrait bien changer, depuis que les attentats de janvier 2015 ont remis au goût du jour la question de l’Éducation aux médias et à l’information, dans le cadre de la Grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la république [2]. Les questionnements sur la liberté d’expression et les réactions variées – parfois contradictoires – des gens, et notamment des jeunes, face à ces événements, ont mis à jour la nécessité de renforcer la connaissance des médias et du système d’information, préalable indispensable pour que chacun construise sa propre opinion, renforce son sens critique et exerce pleinement sa citoyenneté. Dans ce contexte, plusieurs ministères (notamment celui de l’Éducation nationale et celui de la Culture et de la communication) soutiennent, depuis l’automne 2015, la mise en place d’un portail Internet, porté par des acteurs associatifs et destiné à mutualiser l’énorme vivier d’expériences et de pratiques d’éducation aux médias irriguant tout le territoire français.

Le cadre parfois un peu institutionnel de l’éducation aux médias gagnerait à être élargi dans ses prérogatives. Pointer les difficultés d’une production et d’un accès à une information libre partout dans le monde, valoriser une approche de l’information en tant que droit humain essentiel, relayer les dynamiques internationales qui défendent le droit à la communication pour tous et toutes… Voilà quelques pistes de réflexion qui pourraient élargir la définition de l’éducation aux médias, en dehors du contexte français et aller bien au-delà de l’apprentissage et de la formation à une lecture médiatique critique, pour réconcilier information et démocratie.

Comment décrypter l’information ?

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Dessin Claire Robert / Ritimo

La nécessaire distance critique par rapport aux contenus médiatiques peut être facilitée par quelques « recettes » de décryptage. Le journaliste Jean-Luc Martin-Lagardette, dans son essai Décryptez l’information, a construit une grille d’analyse des contenus journalistiques, pour tenter de mesurer la qualité de ces contenus et de leur prétention à se « rapprocher de la vérité ». Car dans le monde journalistique, comme dans l’univers des citoyens blogueurs, une information 100 % objective ou « de vérité absolue » n’existe pas. L’émetteur d’une information transmet nécessairement sa subjectivité. Mais en décryptant l’information, on peut s’assurer que cette subjectivité reste éthique, honnête, que les points de vue de l’émetteur sont transparents et qu’ils n’abondent pas de partis pris et de jugements à l’emporte-pièce.

Dans sa version simplifiée, cette grille d’analyse consiste donc à observer les points suivants : 
« – L’information est-elle un fait ou un commentaire ?

- Les faits sont-ils précis et exacts ?

- L’information est-elle basée sur une investigation préalable ?

- Les sources sont-elles nommées et recoupées ?

- L’information prend-t-elle en compte une diversité de points de vue et des positions contradictoires ?

- Y a-t-il absence de parti-pris et de conflits d’intérêts ?

- La présomption d’innocence est-elle respectée ?

- Les éventuelles erreurs sont-elles rectifiées ? »
Se poser ces questions lorsqu’on regarde une émission de télévision, qu’on lit un article de presse ou sur internet, qu’on écoute la radio sur les ondes hertziennes ou satellitaires… permet de mieux appréhender les intentions du producteur. La réponse par l’affirmative à la plupart de ces questions signifie que l’émetteur a pris des précautions et adopté une posture éthique dans la fabrication de son information. Ce qui nous permet d’estimer que son information est fiable et de qualité. Et que l’on peut se construire un avis à partir de là.

Liste noire de la désinformation

A contrario, il existe bien une série d’indices auxquels se fier pour déceler les informations non qualitatives, non éthiques voire carrément mensongères. Comme elles font souvent appel aux émotions, il peut être facile de se laisser prendre au piège.

Voici quelques points d’alerte : 
« – L’omission ou la négation des faits : utilisée surtout quand le public n’a aucun moyen de les vérifier.

- Une Information incomplète, tendancieuse ou fausse : s’exerce en général au moyen de coupes, d’approximations, de commentaires orientés.

- L’estompement : consiste à noyer le fait dans d’autres informations qui n’ont pas de rapport avec lui.

- La surinformation : forme d’estompement qui met public en incapacité à déceler ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

- La répétitivité : utilisée pour donner une importance démesurée à un fait insignifiant.

- La diabolisation : s’appuie sur des éléments de désinformation pour dénigrer un fait ou une personne ou donner une vision manichéenne de la société.

- L’interprétation : rejoint le jugement. En présentant les choses de manière favorable ou défavorable, on veut susciter des émotions positives ou négatives chez le récepteur d’informations.

- L’inégalité de traitement : quand le temps de parole n’est pas équitable entre les personnes interrogées [3]. »

Notes

[1Chaque année, à l’automne ou au printemps, la Semaine sans/100 écrans propose de faire une pause en éteignant nos écrans, pour s’informer sur les fonctionnements des médias de masse télévisuels et découvrir un paysage médiatique différent.

[2Programme de 11 mesures phare destiné à transmettre les valeurs républicaines de laïcité, de citoyenneté, de culture de l’engagement et de lutte contre les inégalités à l’école. A retrouver sur www.education.gouv.fr

[3Source : « Comprendre la désinformation » par la consultante Nadège Delalieu sur son site Conseils Infodoc, repris dans Décryptez l’information, Jean-Luc Martin-Lagardette, Dangles Éditions, 2014

 

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