L’interview, secrets de fabrication

Vladimir Poutine face au Financial Times, en juin 2019, en marge du G20. (en.kremlin.ru)

Avant de constituer un genre journalistique, l’interview est d’abord une technique. Elle requiert rigueur, intelligence et maîtrise, mais aussi des qualités spécifiques, selon qu’elle de déroule dans le cadre d’un direct ou sur le terrain.

Outil journalistique, elle n’a qu’une seule ambition : recueillir de l’information, claire et précise, et vérifier des informations. Faire parler quelqu’un n’est pas toujours simple, surtout si l’interlocuteur n’en a pas envie, parle pour ne rien dire ou s’exprime à mots couverts par peur d’en dire trop. Dans l’exercice de l’interview, c’est aussi dans le rapport à l’autre que la partie se joue, peut se gagner ou se perdre.

La réussite d’une interview repose sur un savoir-faire, requiert de l’habileté, parfois de la ruse parfois. Les concepteurs du projet « 24 heures dans la vie d’une rédaction », développé par l’ESJ Lille et CFI, agence française de développement médias, ont listé « 10 secrets de fabrication » d’une interview.

Mark Rutte, Premier ministre des Pays-Bas, interviewé par Radio 4, dans son bureau. (Radio 4, CC BY 2.0)

1. Créer un climat de confiance

Toute interview est une rencontre. L’intervieweur l’aborde toujours en position d’infériorité parce qu’il est le demandeur. Cette rencontre sera plus ou amicale selon l’approche de l’interlocuteur, plus ou moins en douceur. La prise de contact par écrit (courriel) est plus rassurante que la prise de contact directe, physiquement ou par téléphone.

Il est essentiel de convaincre son interlocuteur que son témoignage sera précieux et lui garantir qu’aucun de ses propos ne sera publié sans son autorisation (relecture des verbatims, par exemple). La confiance instaurée entre l’interviewer et l’interviewé passe aussi par celle que le journaliste a en lui, en son éthique, ses objectifs et la finalité de l’échange.

2. Préparer soigneusement l’entretien

Savoir de quoi l’on parle et savoir à qui l’on parle (interlocuteur) sont indissociables. La préparation d’un sujet permet d’ailleurs souvent d’identifier un interlocuteur incontournable. C’est à ce titre que la demande d’interview lui est adressée. Connaître son dossier et établir la liste des questions à poser permet de se préparer à échanger avec son interlocuteur. C’est aussi une forme de respect minimum.

On n’interroge pas de la même façon un élu, un fonctionnaire, un chef d’entreprise ou un écrivain. Tout savoir du sujet à traiter n’est pas nécessaire pour réaliser une interview. Néanmoins, quel que soit l’interlocuteur, une interview n’est fructueuse que si elle est soigneusement préparée. C’est aussi une façon de s’assurer de pouvoir garder ou reprendre le contrôle de l’interview, si l’interviewé a tendance à répondre « à côté ».

Le « micro-trottoir » : trois questions, trois réponses courtes. (Bünyamin Göv, CC0)

3. Choisir une stratégie, savoir l’adapter

Schématiquement, on distingue trois grandes formes d’entretien, qui ne donnent pas les mêmes résultats.

  • L’entretien directif consiste à poser des questions très précises, en refusant les digressions et les réponses évasives. Cette méthode « agressive » est davantage valable dans les formats courts, genre « micro-trottoir »: trois questions, trois réponses courtes. Bien évidemment, ce format n’est pas adapté à un « sujet long ».
  • L’entretien non-directif consiste à poser une question introductive très ouverte, puis à laisser l’interlocuteur monologuer librement. Cette méthode est utile pour découvrir la personnalité de son interlocuteur lorsqu’on ne sait rien de lui. Elle elle est rarement productrice d’informations.
  • L’entretien semi-directif est le plus approprié à la pratique journaliste. Il consiste à alterner questions ouvertes et fermées, générales et détaillées. Cette alternance permet les relances, favorise les échanges, établit un dialogue.

Selon le déroulé de l’entretien, il est possible de combiner ces formats : une question introductive non-directive pourra mettre l’interlocuteur en confiance, avant de conduire un entretien semi-directif. L’intervieweur doit savoir adapter son questionnaire à la situation.

4. Choisir le bon endroit

On n’interroge pas les gens n’importe où. Les lieux publics, en particulier les bars ou les restaurants, ne sont pas forcément les plus adaptés. Le bruit ambiant perturbe les conversations, la présence de témoins peut déranger l’interlocuteur. Choisir un lieu calme, tranquille, de préférence un bureau ou un salon, facilite l’échange et même la confidence.

5. Choisir le bon ton

Une interview est un match amical, pas un match de boxe. L’agressivité, de la part de l’intervieweur, est contre-productive. Ce n’est pas en se montrant virulent qu’on obtient des confidences.

L’interviewé n’est pas l’ennemi de l’intervieweur. Il ne s’agit pas de le provoquer, le combattre ou le terrasser. Il s’agit de nouer avec lui, le temps d’une conversation, un rapport de respect mutuel. Le bon ton est celui de la neutralité, tolérante ou bienveillante.

L’interview implique un rapport de respect mutuel. (Graham Milldrum, CC BY 2.0)

 6. Savoir poser les questions…

Ce n’est pas avec des questions biaisées, à double sens ou hors sujet, qu’on met un interlocuteur en confiance. La bonne et la seule manière d’interviewer efficacement consiste à formuler des questions claires et précises.

L’enchaînement des questions doit se dérouler dans un ordre logique, autour de la problématique centrale (qui constitue généralement l’angle du sujet à traiter). Le contenu du questionnaire, sa consistance et sa rigueur prouvent à l’interviewé que son interlocuteur (le journaliste) connaît (bien) le sujet en discussion.

7. … et poser les bonnes questions

Une bonne question est une question claire, précise, intelligible, neutre. Elle doit être formulée sans induire de réponse, mais clairement pour que la réponse fasse avancer l’intervieweur vers ce qu’il cherche à obtenir de son interlocuteur.

Cela peut passer par une « sous-question ». Poser la bonne « sous-question » au bon moment nécessite de connaître parfaitement son sujet. Dans la progression du questionnement, commencer par des questions simples pour enchaîner avec une sous-question plus complexes.

8. Refuser l’autocensure

Certaines questions provoquent parfois des esquives, des silences ou des refus de répondre. L’intervieweur ne doit pas renoncer et revenir à la charge, poliment et tranquillement, mais clairement, au moins une fois. Si sa relance n’obtient pas un meilleur résultat, le refus de répondre devient un fait éloquent… à rapporter au lecteur.

John Kerry, secrétaire d’Etat américain, face à Indrani Bagchi, journaliste du Times of India, le 31août 2016.

9. Enregistrer et transcrire sans déformer

Enregistrer un entretien libère l’intervieweur de l’obligation de prendre des notes en continu et donne à l’interviewé la garantie que ses propos ne seront pas déformés.

  • On n’enregistre l’échange qu’avec l’accord de l’interviewé, en acceptant d’interrompre l’enregistrement dès que l’interviewé le désire.
  • On interrompt l’enregistrement à la moindre interférence dans la conversation (communication téléphonique, par ex.).
  • L’enregistrement ne dispense pas de prendre des notes au fil de la discussion, des chiffres, des mots-clé, et pour relever ce qui ne figurera pas dans l’enregistrement : sourires, grimaces, hésitations, tics…

10. Conclure

À la fin de l’entretien, l’intervieweur confirme à l’interviewé le sort journalistique de ses propos : publication intégrale sous la forme d’un ensemble « questions-réponses », publication partielle sous la forme d’extraits libres ou choisis d’un commun accord, publication sous réserve de relecture, etc. Ce choix relève de l’intervieweur, en toute clarté avec l’interviewé.

Aller plus loin : L’interview, mémento pratique

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