Afghanistan : bourbier inextricable et terreau terroriste ?

Assad Bina Khahi, pour Courrier International, via Cartoon Movement

Dans le tumulte du nouvel ordre mondial post-11 Septembre, le renversement du régime taliban en Afghanistan par une coalition anglo-américaine a constitué un tournant. L’histoire de ce pays, à la frontière entre l’Asie et le Moyen-Orient, est en effet riche d’enseignements. Bourbier de l’URSS entre 1979 et 1989, l’Afghanistan apparaît à l’heure actuelle comme un terrain d’affrontement inextricable pour les forces occidentales qui y sont déployées.

Vingt ans après le début de la guerre contre le terrorisme en Afghanistan, les États-Unis sont partis. Le conflit a tué des dizaines de milliers de personnes et en a déplacé des millions. Depuis l’annonce du retrait des derniers soldats américains d’Afghanistan le 1er mai 2021, les talibans ont intensifié leur offensive contre Kaboul, la capitale du pays. En l’espace de trois mois, le groupe armé est passé de 78 districts contrôlés dans le pays à la quasi totalité du territoire.

Les talibans se sont engagés à ne pas laisser l’Afghanistan devenir une base pour les terroristes qui pourraient menacer l’Occident. Mais ces dernières semaines, les anciens dirigeants de la ligne dure du pays ont rapidement gagné du terrain sur les soldats de l’armée afghane, qui sont désormais chargés de protéger un gouvernement fragile. Les talibans se sont également engagés à participer à des pourparlers de paix nationaux, mais beaucoup craignent qu’une aggravation de la guerre civile ne laisse une issue bien plus probable.


Présentation du pays

Données générales

Nom officiel : République islamique d’Afghanistan.

Données géographiques

  • Superficie : 652 090 km².
  • Capitale : Kaboul (2,4 millions d’habitants).
  • Villes principales : Hérat (400 000 habitants), Kandahar (350 000 habitants),
    Mazar-e Charif (300 000 habitants).
  • Langues officielles : pachto et dari (autres langues courantes : tadjik, ouzbek, turkmène).
  • Fête nationale : 19 août (fête de l’Indépendance de 1919).

Données démographiques

  • Population : 35,5 millions (2017, Banque mondiale), auxquels s’ajoutent près d’un million de réfugiés afghans de retour d’Iran (chiffres OIM établis fin 2018) et deux millions environ demeurant encore en Iran et au Pakistan.
  • Croissance démographique : 3 % par an (2018, Banque mondiale ).
  • Espérance de vie : 63,6 ans (2016, Banque mondiale).
  • Taux d’alphabétisation : 38,17 % (2015, Unesco).
  • Religions : 84% de musulmans sunnites (rite hanéfite), 15% de musulmans chiites (duodécimains et ismaéliens), autres (sikhs, hindous…).
  • Indice de développement humain : 0,479 (2016, PNUD – 169e rang, catégorie des pays les moins avancés (PMA)).


20 ans d’intervention américaine

Joe Biden, le quatrième président américain à superviser ce qui est devenu la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis – une guerre qui a coûté des centaines de milliards de dollars – a fixé la date symbolique du 11 septembre 2021 pour le retrait total.

Le président américain Joe Biden a choisi la date du 11 septembre 2021 pour commencer le retrait des forces afghanes
Légende image Le président américain Joe Biden a choisi la date du 11 septembre 2021 pour commencer le retrait des forces afghanes

En 2001, les États-Unis ont réagi aux attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington, qui ont fait près de 3 000 victimes. Les autorités ont désigné le groupe militant islamiste Al-Qaïda et son chef, Oussama Ben Laden, comme responsables. Ben Laden se trouvait en Afghanistan, sous la protection des Talibans, les islamistes au pouvoir depuis 1996.

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Lorsqu’ils ont refusé de le livrer, les États-Unis sont intervenus militairement, ont rapidement chassé les talibans et se sont engagés à soutenir la démocratie et à éliminer la menace terroriste. Les alliés de l’OTAN ont rejoint les États-Unis et un nouveau gouvernement afghan a pris le pouvoir en 2004, mais les attaques meurtrières des talibans se sont poursuivies. Le « renforcement des troupes » du président Barack Obama en 2009 a permis de repousser les talibans, mais pas à long terme.

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En 2014, à la fin de l’année la plus sanglante depuis 2001, les forces internationales de l’OTAN ont mis fin à leur mission de combat, laissant la responsabilité de la sécurité à l’armée afghane. Cela a donné aux talibans un élan et ils ont saisi davantage de territoires. Les pourparlers de paix entre les États-Unis et les talibans ont commencé timidement, le gouvernement afghan n’étant pratiquement pas impliqué, et l’accord sur un retrait a été conclu en février 2020 au Qatar.

L’accord entre les États-Unis et les talibans n’a pas mis un terme aux attaques des talibans. Ils se sont plutôt attaqués aux forces de sécurité et aux civils afghans, et ont commis des assassinats ciblés. Leurs zones de contrôle se sont étendues.

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Qui sont les Talibans ?

Les talibans sont apparus lors de la guerre civile qui a suivi le retrait des troupes soviétiques en 1989, principalement dans le sud-ouest et les zones frontalières du Pakistan. Ils ont juré de lutter contre la corruption et d’améliorer la sécurité, mais suivent également une forme austère d’islam. En 1998, ils avaient pris le contrôle de la quasi-totalité du pays.

Organisation, idéologie : qui sont les Taliban ?

Les talibans ont appliqué leur propre version intransigeante de la charia, ou loi islamique, et ont introduit des châtiments brutaux. Les hommes sont obligés de se laisser pousser la barbe et les femmes doivent porter la burka qui recouvre tout. La télévision, la musique et le cinéma étaient interdits. Après leur renversement, ils se sont regroupés dans les zones frontalières pakistanaises. Comptant jusqu’à 85 000 combattants à plein temps, on pense qu’ils sont plus forts aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été depuis 2001.

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Les talibans peuvent-ils tenir l’Afghanistan ?

Les talibans ont mené une campagne militaire d’une rapidité stupéfiante. En à peine dix jours, ils ont pris le contrôle de la grande majorité du pays. Si quelques villes mineures échappent à leur contrôle, celles-ci sont dispersées et coupées de la capitale, elles n’ont plus une grande valeur stratégique.

Le 15 août, Kaboul tombe aux mains des talibans. Quelques heures auparavant, les insurgés se sont emparés de Mazar-i-Sharif et de Jalalabad, après Kandahar et Herat, deuxième et troisième plus grandes villes du pays. Le 26 août, un double attentat de l’organisation Etat Islamique (EI) frappe l’aéroport de la capitale afghane, faisant plus d’une centaine de morts, dont 13 militaires américains.

Les talibans ont-ils les moyens de tenir le pays qu’ils ont conquis ? Peuvent-ils assurer la sécurité, alors que les récents événements montrent que l’EI entre dans le jeu ? Sont-ils capables de gouverner une société civile qui a connu la démocratie et la liberté d’expression depuis vingt ans ? Ghazal Golshiri, journaliste au Monde, a assisté, depuis Kaboul, à la progression des talibans dans le pays. De retour en France, elle raconte les failles du régime taliban. 


Un potentiel terrain d’entraînement pour le terrorisme

Les responsables talibans insistent sur le fait qu’ils adhéreront pleinement à l’accord avec les Américains et empêcheront tout groupe d’utiliser le sol afghan comme base pour des attaques contre les États-Unis et leurs alliés. Ils affirment que leur objectif est uniquement de mettre en place un « gouvernement islamique » et qu’ils ne constitueront une menace pour aucun autre pays.

De nombreux analystes affirment néanmoins que les talibans et Al-Qaïda sont inséparables, les combattants de ce dernier étant fortement intégrés et engagés dans des activités d’entraînement. En outre, les talibans ne constituent pas une force centralisée et unifiée. Certains dirigeants peuvent vouloir garder l’Occident en sourdine en évitant de provoquer des troubles, mais les partisans de la ligne dure peuvent être réticents à rompre les liens avec Al-Qaïda.

La victoire des talibans va-t-elle relancer le groupe terroriste Al-Qaïda dans le pays ?

La puissance d’Al-Qaïda et sa capacité à reconstruire son réseau mondial ne sont pas claires non plus. De plus, les talibans s’opposent à la branche régionale du groupe État islamique – ISKP (province de Khorasan). Comme Al-Qaïda, l’ISKP a été dégradé par les États-Unis et l’OTAN, mais pourrait profiter de la période qui suit le retrait pour se regrouper. Le nombre de ses combattants pourrait n’être que de quelques centaines à 2 000, mais elle pourrait tenter de prendre pied au Kazakhstan, au Kirghizstan et dans certaines parties du Tadjikistan, ce qui pourrait constituer une grave préoccupation régionale.


Sources : « Présentation de l’Afghanistan », France Diplomatie – Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; « Afghanistan : ce qu’il faut savoir de la progression éclair des talibans », « Afghanistan : les raisons d’une déroute », « L’article à lire pour comprendre qui sont les talibans, dont l’offensive éclair fait vaciller l’Afghanistan », « La victoire des talibans va-t-elle relancer le groupe terroriste Al-Qaïda dans le pays ? », FranceInfo ; « Afghanistan : 10 dates clés pour comprendre la montée en puissance des talibans », France Inter ; « En images : retour sur vingt ans de guerre en Afghanistan », France24 ; « Talibans en Afghanistan : pourquoi y a-t-il une guerre ? », BBC News ; France Bleu ; « Organisation, idéologie : qui sont les Taliban ? », France 24 ; Twitter AFP Graphics.