Dix questions pour comprendre la crise des sous-marins

Le 15 septembre, l’Australie a coupé court à sa commande de douze sous-marins conventionnels. (David Mark/Pixabay)

Ce devait être le « contrat du siècle » pour la France, c’est un « coup dans le dos », selon les termes de Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères. Le 15 septembre, l’Australie a coupé court à sa commande de douze sous-marins conventionnels. L’industrie navale française se voit ainsi refuser le chèque colossal de 50 milliards de dollars australiens (soit 31 milliards d’euros environ).

Quel est l’objet du conflit ?

C’est l’annonce, le 15 septembre, d’un partenariat de sécurité, AUKUS, dans la zone indo-pacifique, qualifié d’« historique » par la Maison blanche. Conclu entre les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, il vise à « défendre la paix et la stabilité dans toute la région » (a priori, contre l’appétit chinois) et doit permettre de « doper la coopération dans de nombreux et nouveaux domaines » comme l’intelligence artificielle, les technologies quantiques et les « capacités sous-marines », a indiqué l’administration Biden dans la foulée de l’annonce.

Ce partenariat, qui inclut donc la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire (et non armement) à l’Australie, laquelle souhaitait en acquérir, exclut, de fait, la France du jeu. En effet, un accord conclu en 2016 entre Paris et Canberra avait acté la livraison de 12 sous-marins par le français Naval Group. 



Quels enjeux pour la France ? 

L’enjeu est d’abord diplomatique et géopolitique : Emmanuel Macron tentait avec cette opération de renforcer la présence française dans cette même zone indo-pacifique, à travers des partenariats avec l’Inde et l’Australie et dont ce contrat constituait l’un des éléments principaux face aux ambitions chinoises dans la région.  

L’enjeu est ensuite économique : l’accord-cadre prévoyait la construction, par Naval Group (implantée dans une dizaine de villes françaises), de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Attack, conçus à partir des sous-marins nucléaires d’attaque français Barracuda. À l’origine, le « contrat du siècle » plafonnait à 31 milliards d’euros (soit 50 milliards de dollars australiens). Le groupe français était chargé de réaliser le design, la construction et la maintenance de ces navires submersibles : le projet devait mobiliser 2 800 emplois.


Y a-t-il eu des complications ? 

Depuis plusieurs mois, Naval Group était sous le feu des critiques en Australie, accusé de retards sur le calendrier et de dépassements budgétaires. La presse australienne a accusé l’industriel français d’avoir fait grimper la note jusqu’à 55 milliards d’euros (90 milliards de dollars australiens).

En juin, la tension est encore montée d’un cran entre Naval Group et l’Australie. Le ministère australien de la Défense a brandi la menace d’un « plan B » si les négociations de la phase suivante du contrat (appelée « basic design ») n’aboutissaient pas. Mais encore récemment (mi-juin avec Emmanuel Macron et fin août avec les ministres des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays), des assurances avaient été apportées pour le maintien du contrat


Pourquoi l’Australie a-t-elle mis fin à ce contrat ? 

Le 15 septembre, l’Australie a mis fin à son contrat avec Naval Group. Le pays justifie cette décision par des « besoins » qui auraient évolué : « La décision que nous avons prise de ne pas continuer avec les sous-marins de classe Attack et de prendre un autre chemin n’est pas un changement d’avis, c’est un changement de besoin », a déclaré, le 16 septembre, le chef du gouvernement australien Scott Morrison.

Dans les faits, ce changement de dernière minute s’inscrit de façon plus large dans le cadre d’un accord géopolitique récent entre l’Australie, les États-Unis et la Grande-Bretagne, sur le volet « sécurité ». L’accord AUKUS doit permettre à l’Australie d’avoir accès la puissance de feu militaire américaine et de bénéficier d’une technologie plus poussée. Même si les technologies s’améliorent, les sous-marins nucléaires disposent d’une autonomie en plongée accrue, sont plus résistants et plus difficilement repérables que les sous-marins conventionnels : ils sont plus dissuasifs. 


Quel rapport avec la Chine ? 

Après des années de coopération, la Chine et l’Australie entretiennent des relations tendues depuis plusieurs mois, avec en toile de fond l’ambition sans limite d’expansion économique de la Chine dans la région et au-delà. Mais aussi des soupçons d’ingérence de Pékin en Australie, du refus de Huawei en Australie pour la 5G ou d’une enquête réclamée par Canberra sur les origines du Covid.

Ainsi, l’Australie, frappée pour sa part par des sanctions commerciales de Pékin depuis 2018, veut se poser en leader régional et montrer qu’elle peut dire non à la Chine, menaçante, en se rapprochant de ses alliés historiques

Par ailleurs, Washington et ses alliés cherchent des moyens de contrer l’influence de la Chine, en particulier son renforcement militaire, ses pressions sur Taïwan et son déploiement en mer de Chine méridionale (riche en ressources naturelles et très empruntée pour le transport de marchandises) et certaines zones internationales. 

L’ambassade de Chine à Washington a d’emblé critiqué cet accord, déclarant que certains pays « devraient se défaire de leur mentalité de Guerre froide et de leurs préjugés idéologiques ». Selon Zhao Lijian, porte-parole de la diplomatie chinoise, l’accord contredit les engagements de l’Australie en matière de non-prolifération nucléaire.

La coopération entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie en matière de sous-marins nucléaires sape gravement la paix et la stabilité régionales, intensifie la course aux armements et compromet les efforts internationaux de non-prolifération nucléaire.

Zhao Lijian, porte-parole de la diplomatie chinoise

Quelles conséquences pour l’Australie ?

Pour Canberra, un enjeu collatéral se dessine, celui du coût de la dénonciation de l’accord. L’Australie avait obtenu de Naval Group des transferts de charges et de technologies, que 60% de la valeur du contrat soit dépensée dans le pays et que le chantier fasse travailler des salariés locaux (1.800 au total). La dénonciation du contrat devrait donc coûter plusieurs centaines de millions de dollars d’indemnités. Par ailleurs, cela risque de retarder encore plus le remplacement des sous-marins actuels. Les intérêts stratégiques l’ont emporté sur l’économique.  


Quelles conséquences pour Naval Group ?

Le coup est rude, mais pas mortel. Le contrat australien, sur lequel 650 personnes travaillaient en France essentiellement dans les bureaux d’étude, représente 10% du chiffre d’affaires de l’entreprise. Sa rupture est préjudiciable, mais ne remet pas en cause l’avenir de Naval Group.

L’industriel doit construire encore cinq sous-marins Barracuda d’ici 2030, prépare la conception des quatre futurs sous-marins lanceurs d’engins (SNLE3G) et du futur porte-avions nucléaire français. Il construit également six sous-marins conventionnels pour l’Inde, quatre pour le Brésil et espère remporter de nouveaux contrats aux Pays-Bas et en Inde.


Pourquoi cette décision déçoit ?

Le changement de pied de Canberra constitue un revers majeur pour la stratégie indo-pacifique mise en place par Emmanuel Macron, fondée sur des partenariats étroits avec l’Inde et l’Australie, dont le contrat de sous-marins australiens constituait une figure de proue face aux ambitions chinoises dans la région.

Pour Naval Group, cette décision constitue une « grande déception » : « Le Commonwealth d’Australie n’a pas souhaité engager la phase suivante du programme, ce qui est une grande déception pour Naval Group qui proposait à l’Australie un sous-marin conventionnel de supériorité régionale avec des performances exceptionnelles », a affirmé le géant industriel français.


Qu’a répondu Paris ?

Dès le 16 septembre, les ministres français des Affaires étrangères et des Armées ont aussi regretté cette décision. Jean-Yves Le Drian a qualifié cette annulation de « coup dans le dos » et de confiance « trahie » entre alliés : 

C’est une décision unilatérale, brutale, imprévisible, qui ressemble beaucoup à ce que faisait monsieur Trump.

Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères.

Florence Parly a dénoncé une décision « grave » et une « très mauvaise nouvelle pour le respect de la parole donnée ». Et le ministre des Affaires étrangères de noter qu’« il va bien falloir une clarification, que les Australiens nous disent comment ils s’en sortent ».

La France a d’abord annulé une soirée de gala prévue à la résidence de l’ambassadeur de France à Washington. Le 19 septembre, la France a rappelé ses deux ambassadeurs aux États-Unis et en Australie pour des consultations, à cause de la « gravité exceptionnelle » de l’annonce du partenariat AUKUS. Une décision rare, encore plus avec deux pays alliés.

Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous. 

Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères.

Cette mesure, la première dans l’histoire des relations entre Paris et Washington, « est très symbolique », a-t-il dit, laissant entendre que cela pesait sur l’avenir de l’Otan et la participation française à l’alliance.


Comment les États-Unis se justifient-ils ?

Les États-Unis espèrent continuer à « travailler étroitement avec la France et d’autres acteurs-clés » dans la région indopacifique, a déclaré mercredi le président américain Joe Biden, sans vraiment convaincre Paris. 

La France, en particulier, a une présence importante [dans la zone] et il s’agit d’un partenaire et d’un allié-clé.

Joe Biden, président des Etats-Unis.

Dès le 16 septembre, Antony Blinken, chef de la diplomatie américaine a tenté une nouvelle approche : la France est « un partenaire vital » des États-Unis dans la région. « Ce partenariat avec l’Australie et le Royaume-Uni démontre que nous voulons travailler avec nos partenaires, y compris en Europe, pour assurer une zone indo-pacifique libre et ouverte […] Nous saluons les pays européens qui jouent un rôle important dans la zone indo-pacifique, et nous voulons poursuivre une coopération étroite avec l’Otan, avec l’Union européenne et avec d’autres à cet égard », a-t-il insisté.


Sources : « Huit questions pour comprendre la crise des sous-marins entre la France, les États-Unis et l’Australie », France Inter, 19 septembre 2021 ; « Sous-marins : cinq questions pour comprendre la rupture du « contrat du siècle » entre la France et l’Australie », La Dépêche du Midi, 16 septembre 2021 ; « Crise des sous-marins : fortes tensions entre France et Etats-Unis », C dans l’air, France 5, 17 septembre 2021.