Le Brésil peut-il réélire Jair « Capitaine Tronçonneuse » Bolsonaro en 2022 ?

Le président brésilien Jair Bolsonaro, à Brasilia (Brésil), le 14 septembre 2021. (EVARISTO SA/AFP)

Depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro en 2019, la déforestation de l’Amazonie ne cesse de croître, malgré les engagements avancés par le gouvernement. Comme il s’y était avant son élection, le président brésilien propulse le développement de l’industrie l’agroalimentaire du pays, en élargissant le nombre de terres destinées à la production de soja et à l’élevage de bovins.

Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2019, les chiffres de la déforestation en Amazonie n’ont fait qu’augmenter : d’août 2019 à juillet 2020, 10 851 km2 avaient été déboisés , soit une augmentation de 7 % par rapport au cycle précédent. 2021 semble suivre la même cadence que les périodes précédentes, voire enregistrer une déforestation plus grande encore : selon le Deter, un système de calcul de l’Institut de recherches spatiales brésilien (INPE), la surface déboisée en Amazonie a augmenté de 17 % au premier semestre de 2021 par rapport à 2020.

« Nous n’allons probablement pas remplir notre objectif de réduction de 10 % (de la déforestation). Je crois que ce sera plutôt autour de 4 à 5 %. C’est une réduction très faible, dérisoire, mais c’est mieux que rien. »

Hamilton Mourao, vice-président du Brésil, le 2 août 2021.

Un puits de carbone en voie d’extinction

La situation de la plus grande forêt tropicale du monde semble aller de mal en pis, comme en témoigne une étude publiée le 6 mai 2021 sur le site Nature Climate Change. Elle affirme que l’Amazonie a rejeté, ces dix dernières années plus de carbone, qu’elle n’en a absorbé, un bilan bouleversant quand il s’agit d’un puits de carbone. Pire, elle deviendrait même une source nette de CO2.

La mise en péril l’Amazonie ne semble pas pour autant inquiéter le gouvernement brésilien, bien que le chef de l’État se soit engagé en avril 2021, lors du sommet sur le climat organisé par Joe Biden, à « éradiquer toute déforestation illégale au Brésil d’ici à 2030« .

L’Amazonie est-elle vraiment le « poumon de la planète » ?

L’expression est répandue mais, en réalité, la forêt amazonienne ne produit qu’une petite fraction – entre 6 et 9% – de l’oxygène que nous respirons, grâce à la photosynthèse. Et elle en consomme elle-même une partie, notamment la nuit. Il est plus juste de dire que la forêt fonctionne comme un « puits de carbone » : elle capture et stocke environ un milliard de tonnes de CO2 par an (soit 5% des émissions mondiales).

Problème : lorsque les arbres s’embrasent, tout le CO2 stocké est relâché dans l’atmosphère. Un hectare de forêt brûlée représente 180 tonnes de carbone rejeté. L’Amazonie joue donc un rôle important à l’échelle de la planète. Toutefois moins que les océans qui, grâce à la photosynthèse du phytoplancton, absorbent 2,5 milliards de tonnes de CO par an et produisent environ 50 % de l’oxygène que nous respirons.


L’Amazonie sous tension, Geo.

La déforestation illégale : une pratique abusive

La déforestation illégale est grandement répandue en Amazonie où la législation est très contraignante et restrictive en la matière. Le Code forestier stipule en effet que les propriétaires de surfaces situées dans une zone de préservation – c’est le cas de la forêt amazonienne – doivent respecter un taux de déboisement maximum de 20%, les 80% restant ne pouvant être touchés.

Un grand nombre d’agriculteurs déboisent sans respecter les normes en rigueur, « d’autant qu’ils sont encouragés par un discours pro-déforestation de la part du président », rappelle Cécile Leuba, spécialiste de l’Amazonie et de la déforestation pour Greenpeace France.

Le nouveau président a clairement encouragé les bûcherons et les agriculteurs à « y aller », et beaucoup se sont précipités car ils sentent confusément que cette ouverture sans frein ne pourra pas durer.

Hervé Théry, géographe spécialiste du Brésil.

Une loi laissée pour compte par le gouvernement

Si le Code Forestier n’est pas respecté, cela s’explique aussi par la difficulté de son application. L’étendue de la surface à contrôler nécessite effectivement beaucoup de moyens, que le gouvernement actuel ne semble pas fournir. « Ce qui pêche au Brésil, ce n’est pas la loi mais l’application de la loi », résume le directeur du pôle Biodiversité terrestre à l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), Yann Laurans.

Le contre-exemple de Lula illustre bien le phénomène. Avec le même Code forestier, l’ancien président de gauche enregistrait en 2012 une surface de déforestation de 4 500 km² par an, environ de deux fois inférieure à celle de 2020. « Lula n’a pas eu besoin de toucher à la loi, il l’a juste fait respecter, explique Yann Laurans. Il a augmenté les moyens de police, il a envoyé des gens en prison, il a équipé les forces armées, etc. »

C’est donc bien la diminution des moyen et des budgets des agences de contrôle et de régulation qui est à l’origine du développement des déboisements illégaux dans le pays.


Une action en surface

Si Jair Bolsonaro a pu déployer l’armée dans certaines zones, ce n’est, selon Hervé Thery, géographe spécialiste du Brésil, qu’une façade pour calmer les contestations internationales. Le gouvernement, très critiqué pour son inaction, est attendu au tournant en ce qui concerne les incendies récurrents en période de sécheresse.

Bien que le vice-président ait mis en avant une baisse de 27 % du nombre de foyers en juillet, les ONG s’attendent à des feux semblables aux années précédentes pour août et septembre. L’agence spatiale INPE a enregistré 28.060 feux en Amazonie en août 2021, un chiffre en baisse de 4,3% par rapport à août 2020, mais bien supérieur à la moyenne de 18 000 foyers du même mois lors de la décennie ayant précédé l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite.


EN CHIFFRES

L’Amazonie constitue la première zone tropicale humide du monde. On y dénombre 390 milliards d’arbres, de 16 000 espèces différentes (chiffres 2013). Le Brésil en abrite environ les deux tiers.

Selon l’Institut national de recherches spatiales brésilien (INPE),11 088 km2 de forêt tropicale ont été détruits en un an au Brésil entre août 2019 et juillet 2020, soit l’équivalent de la taille du Liban. C’est la troisième année consécutive de hausse depuis 2017, avec un taux d’augmentation de plus de 8 % en 2018, de plus de 25 % en 2019, et de plus de 9,5 % en 2020.

D’après le WWF,l’Amazonie brésilienne a perdu 15,4 % de son couvert forestier entre 2004 et 2017.


La déforestation liées aux importations occidentales

La France et d’autres pays occidentaux ont leur part de responsabilité dans ce problème, en raison notamment de leurs importations massives de produits issus de la déforestation. Car si le Brésil déforeste, c’est souvent pour convertir des terres afin de nourrir le bétail, via le pâturage mais surtout pour produire du soja.

D’après un rapport de l’association Canopée, la France a ainsi importé près de 4 millions de tonnes de soja en 2019, largement destinées à l’alimentation animale. Pour Canopée, la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée, adoptée en 2018, n’offre pas de cadre suffisamment « contraignant ».

Quant aux entreprises, elles ont le plus grand mal à tracer l’origine du soja qu’elles achètent. « Pour le soja, comme le bœuf ou le cuir, elles parviennent à tracer la provenance jusqu’au fournisseur de leur fournisseur, soit un rang 2 dans la sous-traitance. Alors qu’il faudrait aller à un rang 7 ou 8… », remarque Frédéric Amiel, aux Amis de la Terre. Le manque de transparence est criant dans ces filières, selon l’ONG.


Le Mercosur en question

L’Union européenne souhaite libéraliser ses échanges avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay), à travers un accord commercial contesté. Le rapport d’experts, remis à Jean Castex en septembre 2020, pointe ses faiblesses : il évoque « une occasion manquée », évaluant l’accélération de la déforestation à 5 % par an pendant les six ans suivant sa mise en œuvre.

De leur côté, une quarantaine de distributeurs et entreprises européennes (l’allemand Aldi, les britanniques Marks and Spencer et Sainsbury’s ou encore le suisse Migros) ont menacé, le 5 mai 2021, le Brésil de boycotter ses produits agricoles, critiquant les politiques menées. Un début de mobilisation, encore faible au regard des défis climatiques en jeu.


Crise énergétique, sécheresse historique… Bolsonaro donné perdant

Très critiqué pour sa gestion de la pandémie de Covid-19 qui a fait plus de 588 000 morts au Brésil, Jair Bolsonaro enchaîne les sondages défavorables depuis plusieurs mois. La situation économique du Brésil s’est dégradée, avec une inflation galopante et une crise énergétique causée par une sécheresse historique.

Il est également visé par plusieurs enquêtes ouvertes à la demande de la Cour suprême, dont l’une pour dissémination de fausses informations et une autre après avoir été accusé de fermer les yeux sur des soupçons de corruption dans l’achat de vaccins contre le Covid-19.

Luiz Inacio Lula da Silva, président du Brésil (2003-2011), potentiel candidat à l’élection présidentielle de 2022.

Les derniers sondages sur la présidentielle de 2022 le donnent largement perdant face à Luiz Inacio Lula da Silva, si ce dernier décidait de se représenter. Au sujet de l’Amazonie, l’ex-président de gauche (2003-2011) dénonce lui aussi la gestion de la forêt par Jair Bolsonaro, avec la destruction et l’invasion des terres indigènes.

« C’est pour cela que je dis que Jair Bolsonaro est un président génocidaire. Il ne pense pas à faire le bien, il ne pense qu’à faire le mal. »

Luiz Inacio Lula da Silva, président du Brésil (2003-2011), potentiel candidat à l’élection présidentielle de 2022.

FOCUS : Un monde de forêts [Le dessous des cartes]

Quatre productions sont responsables aujourd’hui de 40 % de la déforestation mondiale : l’huile de palme, le bois et les produits à base de papier, le soja et l’élevage bovin. Mais l’humanité a aussi pris conscience que les forêts constituent un bien précieux à protéger. Alors que la déforestation continue dans certaines régions du monde, dans d’autres, on protège et on replante des arbres, notamment pour favoriser la biodiversité et les « puits de carbone ». Un bol d’air planétaire dans les forêts du monde. 


Sources : « Au Brésil, la déforestation de l’Amazonie s’intensifie », La Croix, 4 août 2021 ; « L’Amazonie sous tension en trois questions », Geo, 8 janvier 2020 ; « Brésil. Pourquoi l’Amazonie brûle-t-elle ? », Géopolitique de l’environnement, Diploweb, 9 janvier 2020; « Climat : l’Amazonie au cœur des inquiétudes », La Croix, 14 mai 2021, « Brésil : un nombre toujours élevé d’incendies en Amazonie », Le Figaro, 1er septembre 2021 ; « Jair Bolsonaro est un président génocidaire », entretien avec Lula da Silva, France 24, 24 juillet 2021 ; « Brésil : la popularité de Jair Bolsonaro au plus bas, selon un sondage », Franceinfo, 16 septembre 2021.