Liban : naufrage économique, chaos social et faillite politique

Un membre du parti Hezbbollah, arme automatique au poing le jeudi 14 octobre 2021 à Beyrouth. (Ibrahim Amro/AFP)

L’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020, a symbolisé la faillite de la classe politique libanaise, mais n’a pas provoqué à lui seul la crise actuelle, dont les racines sont antérieures.

La fuite des capitaux étrangers a fait plonger les banques du pays, entraînant une réaction en chaîne qui a conduit la monnaie libanaise à perdre 90% de sa valeur. Aujourd’hui, 77% des Libanais manquent de moyens pour se nourrir correctement.

La réponse à la crise est compliquée par l’instabilité politique. Discréditée et incapable de lutter efficacement contre la corruption, la classe politique fait également obstruction à l’enquête sur la catastrophe du port, qui risque de pointer sa négligence.


Les fantômes de la guerre civile

Le jeudi 14 octobre 2021, de violents affrontements ont eu lieu dans les rues de Beyrouth, laissant entrevoir les fantômes de la guerre civile qui avait ravagé le pays au cœur des années 1970 à 1990.

Dans un pays encore meurtri par l’explosion du port de Beyrouth et touché par une violente crise économique, le coût de la vie a explosé en l’espace de quelques mois, la population laisse de plus en plus éclater sa colère face à une classe politique inactive et corrompue.

4 août 2020, meurtrière explosion à Beyrouth

Le 4 août 2020, l’explosion de plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium entreposé sans aucune précaution dans des hangars du port de Beyrouth avait fait au moins 214 morts, plus de 6 500 blessés et détruit une partie de la capitale. On soupçonne le nitrate d’avoir servi aux Syriens pour préparer des explosifs dans le cadre de la guerre en Syrie, par l’intermédiaire du Hezbollah, qui contrôlait cette partie du port. (Archives AFP)

À l’appel du Hezbollah et de ses alliés, la manifestation était organisée afin de montrer le mécontentement d’une partie de la population quant au travail du juge Tareq Bitar. Celui-ci est chargé de l’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth.

Des tirs de snipers dont l’origine n’a pas été déterminée ont ciblé une partie du cortège, et des hommes armés, dont certains portaient des brassards d’Amal et du Hezbollah, ont massivement riposté, ces échanges de tirs tuant sept personnes. Selon la Croix-Rouge libanaise, 30 personnes ont été blessées.

En réaction, le gouvernement a reporté une réunion à propos de l’enquête alors que le Hezbollah réclamait le départ du juge d’instruction Tareq Bitar. Pointées du doigt pour négligence criminelle, les autorités refusent de leur côté toute investigation internationale et sont accusées par les familles des victimes et des ONG de torpiller l’enquête locale pour éviter des inculpations.

Dans quel contexte sont intervenus ces affrontements ? Après des mois de crises économiques, à quoi ressemble le quotidien des Libanais ? Un an après l’explosion du port de Beyrouth, a-t-on assisté à un renouvellement de la classe politique ? Faut-il craindre un retour de la guerre civile dans le pays ? L’éclairage de Zeina Antonios, journaliste pour le site d’information L’Orient-Le Jour, spécialiste de la vie politique libanaise.


Le juge Tareq Bitar, cible du Hezbollah

Tarek Bitar à « L'Orient-Le Jour » : Je ne laisserai pas l'enquête dévier -  L'Orient-Le Jour

En tissant ses filets autour de plusieurs responsables malgré les pressions et les menaces, le juge Tareq Bitar, chargé de l’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth, est également devenu l’une des icônes de la lutte contre la corruption qui gangrène le pays.

Ce discret magistrat de 47 ans s’est également mis à dos le puissant mouvement chiite armé Hezbollah et ses partisans, qui l’accusent de politiser l’enquête et exigent son remplacement.

Les messages d’appui au juge fleurissent sur les réseaux sociaux, surtout depuis qu’il a été menacé selon des fuites dans la presse par un responsable du Hezbollah, dans un pays à l’histoire jalonnée d’assassinats politiques.

Avec sa réputation de juge incorruptible et sa volonté de mettre en examen des barons du cartel politique au pouvoir depuis des décennies, il incarne pour beaucoup le symbole d’une justice indépendante, un des derniers piliers du Liban sur le point de s’effondrer.


Une crise économique et sociale sans précédent


Depuis l’explosion du 4 août 2020, le quotidien des Libanais s’est transformé en un long chemin de croix. Le pays auparavant prospère est touché par l’une des pires crises économiques de l’histoire depuis le XIXe siècle, a souligné la Banque mondiale. Une crise économique causée par des décennies de mauvaise gestion et de corruption.

  • Le produit intérieur brut par habitant a diminué de pratiquement 40% entre 2018 et 2020.
  • 78% de la population libanaise vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.
  • La livre libanaise s’est effondrée, perdant 90% de sa valeur. Son taux de change officiel avec le dollar n’a pas évolué mais, au marché noir, il a flambé. Pendant trente ans, 1 dollar valait environ 1500 livres. Aujourd’hui, il en vaut à peu près 20000.
  • L’inflation a atteint 84,3% en 2020.
  • Face à la fuite des capitaux étrangers le Liban et ses banques ne peuvent pas se reposer sur la production économique locale.
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Aujourd’hui, 77% des Libanais manquent de moyens pour se nourrir correctement. La crise rend plus aigu le délabrement des infrastructures et des services publics. La difficulté de se procurer des pièces de rechange complique la réparation du réseau d’eau potable. La pénurie de carburant est d’autant plus critique qu’il n’y a pas de système de transports publics. Les banques en difficulté ont en outre gelé les retraits bancaires.

Fin septembre, le Liban a augmenté le prix des carburants pour la seconde fois en moins d’une semaine alors que l’État en faillite ne parvient plus à subventionner le pétrole. Une augmentation aux conséquences directes puisque plusieurs centrales du pays ne peuvent pas être approvisionnées. Plusieurs quartiers de Beyrouth se retrouvent ainsi régulièrement dans le noir le plus total. Outre le mauvais état du réseau, le carburant alimente en effet les générateurs qui fournissent l’électricité d’une grande partie des Libanais.


Une instabilité politique chronique

Malgré la pression de la communauté internationale, plusieurs Premiers ministres se sont succédé sans parvenir à former un gouvernement depuis la démission de Hassan Diab, six jours après l’explosion au port de Beyrouth en août 2020.

Premier nommé, le 31 août 2020, Moustapha Adib a jeté l’éponge moins d’un mois plus tard. La tâche a ensuite été confiée à Saad Hariri, qui avait déjà dirigé le gouvernement à trois reprises, avant de démissionner face aux manifestations de 2019. Mais le gouvernement d’experts promis n’a jamais été composé, et Saad Hariri a officiellement renoncé le 15 juillet 2021. Le milliardaire Najib Mikati, lui-même ancien Premier ministre, a pris sa suite le 26 juillet.

Le nouveau Premier ministre libanais au palais présidentiel de Baabda, près de Beyrouth, le 10 septembre 2021.
(Bilal Jawich / Xinhua News Agency / Newscom – Maxppp)

Fin septembre, le Liban s’est doté d’un nouveau gouvernement dirigé par Najib Mikati, au terme de treize mois de tractations politiques. d’une étape incontournable pour sortir le Liban de la crise et débloquer d’autres aides substantielles. Depuis plus d’un an, la communauté internationale conditionne son aide (un prêt du FMI et des milliards de dollars de dons et de prêts) à l’action du gouvernement dans la lutte contre la corruption et la conduite de réformes indispensables.

Le Liban, une république confessionnelle

Le blocage politique récurrent au Liban s’explique au moins en partie par le système confessionnel qui régit la politique au Liban, censé maintenir un équilibre entre les communautés chrétiennes, musulmanes chiites et musulmanes sunnites du pays.