L’Union européenne peut-elle prétendre à l’indépendance énergétique ?

L’énergie nucléaire représente plus d’un quart de la production totale d’électricité dans l’Union européenne. Josephine Heather Chaplin, CCBY-NC

La maîtrise, par les États membres de l’Union européenne, de leur production et de leur consommation énergétique doit réduire leur dépendance aux États tiers. Cette maîtrise doit en outre contribuer à la construction et au renforcement d’une Union géopolitique.

Au cœur de la réflexion sur le « monde d’après » la crise sanitaire du Covid-19, l’énergie est un pan de l’autonomie stratégique de l’UE. Elle constitue par ailleurs une clé de la relance verte et de la construction d’une économie plus résiliente. Les investissements dans ce secteur peuvent réconcilier croissance, création d’emplois et transition écologique.

L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble. Elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait.

Robert Schuman, déclaration du 9 mai 1950

Dans ce contexte, la réflexion sur l’indépendance énergétique de l’Union européenne doit s’articuler autour de trois axes :

  • L’axe géopolitique concerne la sécurité des approvisionnements énergétiques. Le principal enjeu, pour les États membres, est de diversifier à la fois leurs sources d’approvisionnement, dans un contexte où la dépendance au gaz russe s’accroît, et leur bouquet énergétique.
  • L’axe industriel a trait à l’autonomie stratégique du secteur. Il s’agit de développer une filière européenne d’énergie propre, dans le cadre de la nouvelle stratégie industrielle de la Commission, et de protéger les actifs stratégiques du secteur énergétique, que la crise a rendu encore plus vulnérable aux stratégies prédatrices de certains pays tiers.
  • L’axe écologique est relatif à la réussite de la transition énergétique, elle seule permettant à l’Union européenne de réduire sa dépendance aux pays producteurs d’énergie fossile.

Diversité et dépendance énergétiques

Les pays membres de l’Union européenne se caractérisent par la grande diversité de leurs approches en matière d’énergie. Chaque Etat dispose en effet de son propre bouquet énergétique (pétrole, gaz, charbon, nucléaire, renouvelables) et dépend de façon plus ou moins importante des approvisionnements extérieurs, notamment de la Russie et du Moyen-Orient.

Le mix électrique dans l’Union européenne (sources : FORATOM et Eurostat)

Peu de pays produisent une part significative de l’énergie qu’ils consomment : la France avec le nucléaire, le Danemark avec les renouvelables ou encore la Pologne avec le charbon. Et dans certains Etats, les débats demeurent animés quant au recours à certaines énergies comme le nucléaire (particulièrement depuis la catastrophe de Fukushima) ou le charbon.

Dans 12 des 28 Etats membres de l’UE, la dépendance énergétique dépasse les 60 %. Cette situation concerne des pays tels que l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, tandis que les Etats de petite taille comme Chypre, le Luxembourg et Malte dépendent à plus de 96% des approvisionnements extérieurs.

CHIFFRES CLÉS

  • La production nette d’électricité en Europe est de l’ordre de 3 000 TWh. A titre de comparaison, la production d’électricité belge est de pratiquement 80 TWh en 2016.
  • Les centrales électriques brûlant des combustibles fossiles représentent environ 49 % du total, en augmentation de 1,5 % par rapport à 2015. Des combustibles fossiles qui sont produits au sein de pays membres, mais qui font aussi l’objet d’importations massives.
  • L’hydroélectricité intervient pour 12 %. Les autres énergies renouvelables dont principalement l’éolien (10 %) et le solaire photovoltaïque (3 %) comptent pour 14 %.
  • L’UE est le premier importateur d’énergie au monde. Elle importe 53 % de son énergie, pour un coût annuel de l’ordre de 400 milliards €.
  • Douze États membres de l’UE n’atteignent pas le niveau d’interconnexion minimum fixé par l’UE (au moins 10 % de la capacité installée de production d’électricité doit pouvoir « passer les frontières »). L’UE a établi une liste de 137 projets dans le secteur de l’électricité, dont 35 concernent l’interconnexion électrique, grâce auxquels ce chiffre pourrait être ramené de 12 à 2 États membres.
  • Un réseau énergétique européen suffisamment interconnecté représenterait pour les consommateurs une économie pouvant atteindre 40 milliards € par an.
  • Six États membres de l’UE demeurent dépendants d’un fournisseur extérieur unique pour l’ensemble de leurs importations de gaz.
  • Les trois quarts de notre parc immobilier présentent de faibles performances énergétiques ; 94 % des transports sont assurés à l’aide de produits pétroliers, dont 90 % sont importés.
  • Plus de 1 000 milliards € devront être investis dans le seul secteur de l’énergie dans l’UE d’ici à 2020.
  • Les prix de gros de l’électricité en Europe sont 30 % plus élevés qu’aux États-Unis et les prix de gros du gaz, plus de deux fois plus élevés.
  • Les entreprises du secteur européen des énergies renouvelables affichent un chiffre d’affaires annuel global de 129 milliards € et emploient plus d’un million de personnes. Le défi consiste à sauvegarder la suprématie de l’Europe au regard de l’investissement mondial dans les énergies renouvelables.
  • Les émissions de gaz à effet de serre de l’UE ont baissé de 18 % au cours de la période 1990-2011.
  • D’ici à 2030, l’UE compte réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 %, augmenter la part des énergies renouvelables d’au moins 27 % et renforcer l’efficacité énergétique d’au moins 27 %.

Réaliser l’Union de l’énergie

La politique européenne de l’énergie, quoique toujours incomplète, est une composante importante de la construction européenne depuis ses origines. Avec l’acier, le charbon a en effet été le premier secteur “communautarisé” , dans le cadre de la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951, et dans le but d’éviter le déclenchement d’un nouveau conflit armé entre les puissances européennes.

L’Union de l’énergie: un approvisionnement en énergie sûr, durable, compétitif
et à des prix abordables pour tous les Européens.

Afin de réduire leurs divergences énergétiques et réaliser leurs objectifs, les Européens cherchent, depuis plusieurs années, à bâtir une véritable “Union de l’énergie”. Cette dernière comporterait cinq dimensions, formalisées par le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) :

  1. La sécurité, la solidarité, la confiance pour assurer l’approvisionnement énergétique des Etats membres ;
  2. L’établissement d’un marché intérieur de l’énergie intégré qui permettrait la libre circulation de l’énergie sans barrière technique ou règlementaire ;
  3. L’amélioration de l’efficacité énergétique pour réduire la dépendance énergétique, la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre ;
  4. L’action pour le climat et la décarbonisation de l’économie ;
  5. La recherche, l’innovation et la compétitivité pour multiplier les investissements dans les technologies à faible intensité carbone et ainsi réaliser la transition énergétique.

Les objectifs sectoriels s’intègrent logiquement dans les efforts européens relatifs à la lutte contre le dérèglement climatique. D’ici 2020, les Européens se sont ainsi fixé trois objectifs chiffrés :

  • réduire de 20 % leurs émissions de gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 1990,
  • porter la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique à 20 %,
  • améliorer l’efficacité énergétique de 20 % par rapport aux prévisions réalisées en 2007 pour 2020.

A l’échéance 2030, les objectifs ont respectivement été rehaussés à 40 %, 32 % et 32,5 %.

S’agissant de la sécurité de l’approvisionnement, l’enjeu revêt une importance particulière pour les Européens, ces derniers achetant 54 % de leurs besoins en énergie à des pays souvent soumis à d’importants risques géopolitiques et climatiques. Des mesures ont été adoptées depuis la fin des années 2000, à la suite notamment des ruptures des livraisons russes de gaz, et dans le cadre du paquet Energie propre, adopté fin 2018.

L’harmonisation des réseaux de transport d’énergie en vue d’améliorer leurs interconnexions est entreprise, tandis que l’UE s’efforce également de diversifier ses approvisionnements et a mis en œuvre des mécanismes de solidarité régionales en cas de crise. Notons toutefois que le projet de pipeline Nord Stream 2, devant relier la Russie et l’Allemagne ne fait pas l’unanimité sur le continent, certains dénonçant un risque pour l’indépendance énergétique de l’Europe.

FOCUS : Nord Stream 2, le gazoduc de la discorde

L’UE marche sur un fil en matière de sécurité énergétique. Les 28 doivent d’un côté assurer leur approvisionnement et dans le même temps les Etats membres cherchent à ménager leurs partenaires et leurs fournisseurs… Le projet Nord Stream 2 l’illustre bien.

La Pologne et les États baltes ne digèrent pas ce gazoduc, qui ouvre un boulevard vers l’Ouest à leur encombrant voisin russe. En bout de ligne, le Danemark a aussi tout fait pour stopper les travaux de la dernière portion, craignant pour la préservation de ses eaux territoriales traversées par les énormes tuyaux, en mer Baltique.

À Bruxelles, on redoute surtout de voir menacée l’indépendance énergétique de toute l’Union européenne. Début 2019, pour garantir la libre concurrence et éviter que Gazprom n’empêche des fournisseurs de gaz concurrents d’utiliser le gazoduc, la Commission a élargi aux opérateurs étrangers l’obligation de séparer leurs activités de production et de transport.

Pas de sanctions européennes
L’appel déposé par Gazprom, qui tient à rester à la fois le fournisseur de gaz et le propriétaire du gazoduc, a été rejeté fin août 2021 par un tribunal allemand. Mais le géant russe peut encore protester devant la cour fédérale. Sous la pression de Berlin, l’UE n’avait toutefois pas osé aller plus loin : au grand dam de Kiev, elle a exclu la question gazière du champ des sanctions européennes après l’annexion de la Crimée, en 2014.

La France en position délicate
Même gêne de la France. En février, Paris a bien appelé Berlin à renoncer à boucler le chantier, après l’arrestation de l’opposant Alexei Navalny à Moscou. Mais sans insister outre mesure. Il faut dire que cinq industriels européens, dont le Français Engie, financent à parts égales la moitié des 11 milliards d’euros du projet Nord Stream 2.

D’autres entreprises françaises sont, en outre, intervenues sur le chantier. Et la Russie reste le deuxième fournisseur de gaz à la France (20 % de nos importations), derrière la Norvège.


Sources : « Rapport d’information (…) sur l’indépendance énergétique de l’Union européenne », Assemblée nationale, juin 2020 ; « Union de l’énergie : un approvisionnement en énergie sûr, durable, compétitif et à des prix abordables pour tous les Européens », Communiqué de presse, Commission européenne, février 2015 ; « L’Union européenne de la transition à la sécurité énergétique ? »Revue internationale et stratégique, 2019/1 (N° 113) ; « L’Union européenne, entre indépendance énergétique et vulnérabilités stratégiques », revue Sens public, août 2019 ; « Objectifs et fonctionnement de la politique européenne de l’énergie », Toute l’Europe, juin 2019 ; « L’énergie dans l’Union européenne », Toute l’Europe, avril 2021 ; « L’énergie nucléaire dans l’Union européenne », Forum nucléaire ; « Nord Stream 2. Bruxelles impose ses règles de concurrence au russe Gazprom », Ouest-France, 1er septembre 2021.