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L’écrit journalistique # 4 : L’angle

Entamons notre propos par quelques éléments mathématiques. La notion de figure en géométrie, regroupe points, lignes, surfaces et volumes.

Deux points suffisent pour une ligne. Trois sont nécessaires pour délimiter une surface. Quatre permettent de créer un volume. Ajoutons qu’un secteur angulaire est obtenu par intersection ou réunion de deux demi-plans, délimités par des droites sécantes ou confondues. L’angle d’un secteur angulaire est le nombre réel positif qui mesure la proportion du plan occupée par le secteur angulaire.

Il en va de même en écriture journalistique. Deux points seuls ne permettent pas de définir un objet. A partir de trois points (de vue), un sujet peut en revanche être délimité. Dès lors, chaque sujet peut a minima admettre trois angles d’attaque. Aucun ne saurait prévaloir sur les autres. Il n’existe pas de mauvais sujets d’articles. Aussi ne devrait-il pas exister de mauvais angles. Cela dit, il faudra n’en choisir qu’un. Et s’y tenir.

Choisir un angle précis, c’est se prémunir deux fois. Cela permet d’éviter les généralités et de vouloir tout dire sur un sujet. Un papier qui voudrait trop en dire risque de ne plus rien dire du tout.

« L’enseignement que l’on reçoit nous entraîne à, effectivement, travailler un angle. Pourquoi ? Parce que, et là, la pratique le démontre, la non prise en considération d’un angle quand il s’agit de rédiger un article de presse expose l’auteur à l’éparpillement, qui peut être extrêmement néfaste pour le lecteur qui, au bout de l’article, va se poser la question : mais où il voulait en venir, le journaliste ? Et même, peut être – ce qui serait plus grave – où voulait en venir l’interviewé ? Donc la définition de l’angle, c’est – pour moi en tous cas – la garantie de la rigueur. »

Extrait d’entretien : Journaliste localier proche de la retraite, rédaction locale de Rennes. In L’angle journalistique, Usages identitaires d’une technique et d’un concept en journalisme local, Pierre Yacger, Mémoire de master, Sous la direction de Denis Ruellan, SciencesPo Rennes, 2010, p. 37.

Une fois le sujet circonscrit, il faut choisir un point de vue pour l’observer, puis rendre compte de ces observations. Ce choix n’est pas neutre. Il dépend de multiples facteurs, liés au contexte. « Angler un papier, c’est d’abord poser une (bonne) question dans un contexte donné, en termes de moments, de valeurs et de lectorats. Le savoir-faire du journaliste se fonde d’abord sur la formulation d’une bonne question. »

Informer, c’est choisir quoi dire et comment le dire. Définir l’angle permet d’opérer une sélection de l’information. Définir un angle se résume à trois choix :

  • Choisir un point de vue original
  • Choisir le traitement le plus efficace
  • Choisir le plus « faisable » en fonction des sources, du temps, des moyens,

Ces trois points sont liés :

  • L’originalité consiste à trouver un plus, un angle inédit, jamais ou peu traité, pour susciter l’intérêt et éveiller la curiosité du lecteur. Pour ce faire, on pourra appliquer les « Lois de proximité » :
    • temporelle (aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain);
    • géographique (le « mort-kilomètre » : un mort dans mon pays me touche plus qu’un mort dans un pays étranger);
    • socio-culturelle;
    • affective;
    • psychologique (sexe, maladie/mort, religion);
    • idéologique (toujours, même quand neutralité affichée);
    • vie pratique…
  • L’efficacité consiste à traduire le ou les anges originaux en genres journalistiques, en une longueur d’article, et en angles complémentaires (encadrés) ou en traitant le sujet en plusieurs papiers.
  • La faisabilité doit être étudiée avant la même les premières recherches. Il s’agit de mesurer si l’on dispose des sources, du temps et des moyens nécessaires pour traiter le sujet sous l’angle choisi.

Définir un angle revient à poser une question principale. Tenir l’angle évite de s’éloigner de la réponse à lui apporter. Fil conducteur du papier, l’angle apparaît clairement au lecteur s’il a été clairement posé et respecté. A défaut, attendez-vous à voir votre papier retoqué avec le fameux « Ouaip, pas mal, mais c’est quoi ton angle ? » (je laisse à [ Artytop ] le soin de vous raconter ceci, dans sa Leçon de journalisme

« Baroudeur ou fainéant, le journaliste a quand même une obligation contractuelle : il doit fournir du contenu. Il tapote donc sur son joli clavier et en sort un texte qui sent bon la marjolaine et l’amène sur le bureau de son chef et lui dit un truc du genre : «Voilà, patron, c’est du solide, faut le mettre à la Une dans l’édition du soir». Le chef qui fume le cigare dans un bureau aux cloisons en verre (j’ai trop vu Superman, je crois) jette un œil dubitatif au texte de son poulain, se tourne et lui dit avec sérieux : «Et c’est quoi ton angle ?». »

On choisit de rédiger un article, et donc un angle, selon la nouveauté qu’il apporte au sujet, l’intérêt qu’il revêt (pour le lecteur, d’abord, pour la communauté, ensuite) et l’originalité qu’il présente. Le lecteur opère (souvent) la sélection de ses lectures selon les mêmes critères. Aussi ne faudrait-il pas qu’à la fin d’un article, il en vienne à se demander pourquoi il l’a lu. Au contraire, il devra trouver réponse à la question que le journaliste a soulevée pour lui.

[ Lyon Piges ] a concocté ce petit mémento qui pour ce billet fera office de conclusion :

  • Un angle = un seul papier. Et réciproquement, un papier = un seul angle;
  • L’angle varie selon le degré : resserré, large, décalé, subdivisé;
  • A un angle correspond plusieurs messages essentiels hiérarchisés;
  • Le titre, accroche, attaque, indique l’angle, le message essentiel et le genre de traitement du papier;
  • Un angle peut faire l’objet de plusieurs papiers, traités «multi-angles».

 

L’écrit journalistique # 5 : Le portrait

Le portrait dessine la personnalité de quelqu’un à travers ses caractéristiques (biographie, déclarations, manière d’être, apparence physique, cadre de vie, activités, etc.), en général à l’occasion d’un événement le concernant.

Il rassemble des éléments dispersés : aspect physique, comportement, langage, pensées, habitudes, citations, anecdotes.

Il peut avoir des formes et des longueurs très différentes : de l’interview en trois questions à la photo-légende ou au mini-reportage sur deux pages de magazine…

Méthode de travail
> Pour les personnes éloignées ou disparues : se documenter : dictionnaires biographiques, dossiers de presse, témoins éventuels…
> Pour les personnes proches :
– les rencontrer, rencontrer leurs proches, et leur poser des questions sur leur âge, leurs études, leur situation familiale et professionnelle, leurs qualités et leurs défauts, leurs goûts, leurs manies ;
– noter des éléments descriptifs : traits physiques, cadre de vie.

Techniques d’écriture
– Indiquer dès la première phrase, le nom, le prénom, la fonction du personnage et le motif ou l’événement qui justifie qu’on parle de lui ;
– situer le personnage dans sa vie professionnelle ou associative et de donner éventuellement quelques traits de son caractère ;
– rédiger plutôt un article court et sympathique, axé sur l’événement ou les circonstances qui justifient le portrait, plutôt que de vouloir raconter toute une vie de manière indigeste.
– mélanger les différents éléments (identité, portrait physique, biographie, propos rapportés…) ;
– rendre le portrait vivant par l’utilisation réfléchie des temps verbaux et des substituts ;
– bien choisir les illustrations et les titres ;
– compléter les informations par des encadrés documentaires ;
– comme toujours, songer au lecteur pour lesquels ce portrait est écrit.

[Extrait de Daniel Salles, Editer un journal en classe, coll. 1, 2, 3 séquences, CRDP de Grenoble, 2002.]

 

Un exemple : Jean-Yves Blay, l’enthousiaste

(Crédits : DR – ADE Laurent Cerino)