Les complotistes et leurs techniques

Héritier de théories conspirationnistes qui remontent à plus de deux siècles, le complotisme est aujourd’hui un phénomène de masse, qui s’appuie sur des usages maîtrisés de l’image d’actualité. Les modes de communication actuels, comme Internet et tout particulièrement les réseaux sociaux, lui confèrent une influence incontestable. Selon une étude de 2018, près de la moitié des Français se montre perméable à des théories du complot.

Séduisant des esprits en quête d’explications globales et définitives (…), allant jusqu’à faire passer ses croyances pour de l’esprit critique et à se doter d’un vernis de respectabilité, nombre de ces « théories du complot » concurrencent les thèses dites « officielles ». Aux yeux de beaucoup, certaines de ses thèses parviennent à s’imposer comme des vérités « alternatives ».

Conspiracy watch-L’Observatoire du conspirationnisme

Selon Conspiracy watch-L’Observatoire du conspirationnisme, « la conviction que des puissances occultes tirent secrètement les ficelles de la politique, de l’économie ou des médias, manipulant l’opinion publique et tramant de sombres complots contre le bien public, gagne du terrain dans des proportions que chacun s’accorde aujourd’hui à juger préoccupantes ». Mais comment fonctionne exactement la théorie du complot ?


Les buts poursuivis la théorie du complot

Selon Pierre André Taguieff, politologue et historien des idées, la théorie du complot est la croyance en un complot fictif ou imaginaire attribué à des minorités actives ou aux autorités en place [1]. Ce mode de pensée, proche de la paranoïa, a pour objectif de disqualifier un groupe.

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le complot | Data Gueule

Rudy Reichstadt, cofondateur de Conspiracy watch-L’Observatoire du conspirationnisme, ajoute que cette attaque contre la réalité factuelle a pour objet de créer un récit alternatif concurrent de la version dite officielle des faits [2].

La théorie du complot a tendance à attribuer abusivement l’origine d’un évènement, d’un épisode historique, d’un phénomène ou d’un fait social à l’action concertée d’un petit groupe d’individus agissant contre le bien public.

Dessin d’une carte d’Europe sur laquelle un anglais serre la main d’un russe, dont l’autre main est couverte de sang. Surplombant la scène, au centre sous le titre, la caricature de la tête d’un vieux juif.
Edition : Jan Acke, Filips van den Elzaslaan 44, Kortrijk.

Les croyances dans des faux complots ou des complots imaginaires font parfois l’Histoire : ainsi, les génocides sont préparés idéologiquement par ce type de discours qui visent un groupe d’individus en l’accusant de tous les forfaits possibles (croyance dans un « complot juif mondial » dans l’Allemagne des années 1930, croyance dans un « complot tutsi » au Rwanda).

D’où vient le mythe du complot juif ? | France Culture

Le but de la diffusion de ces théories est politique et peut vouloir provoquer une réaction violente contre ceux qui sont désignés comme des comploteurs désignés.


Qui sont les complotistes ?

  • Les producteurs de contenus complotistes propagent en permanence des fausses informations, des fausses rumeurs ou des théories du complot. La plupart le font dans un but politique, on pense à des sites d’extrême droite ou d’extrême gauche.
    D’autres sites le font pour de l’argent : ainsi, à l’occasion des dernières élections américaines, de faux sites d’actualité basés en Macédoine faisaient leur « business » (chaque clic rapporte de l’argent grâce aux annonceurs) en relayant les fausses informations.
  • Les relayeurs de contenus sont des personnes très actives en recherche d’information pouvant conforter leurs théories ou leurs croyances.
  • Les consommateurs de contenus ne sont pas forcément acquis au complotisme, mais ils sont en recherche d’explications et de sens et laissent une trop grande place au vraisemblable. Il suffit d’une image ou d’une phrase un peu emblématique pour que l’explication devienne plausible.

Les techniques à l’œuvre dans la théorie du complot

« Pouvoir occulte » et « manipulation des médias » sont les deux notions centrales de la théorie du complot. Selon les chercheurs, notamment Pierre-André Taguieff, le raisonnement complotiste s’appuie sur 4 grands principes de base [4] :

  1. rien n’arrive par hasard ;
  2. tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées ;
  3. rien n’est tel qu’il parait être ;
  4. tout est lié, mais de façon occulte.
Décodex : comment reconnaître une théorie complotiste ?

A partir de là, les « complotistes » utilisent des techniques éprouvées, que Rudy Reichstadt décortique très bien :

  • La théorie du complot invente des liens qui n’existent pas entre eux pour expliquer les évènements, et simplifie à l’extrême.
  • La théorie du complot propose sa vérité, réécrit l’histoire selon sa propre version des faits : une avant-garde éclairée nous révèle la vérité cachée. Le discours officiel est décrit comme un tissu de mensonges.
  • La théorie du complot recherche les détails troublants en mettant en avant des « manifestations » ou des « signes » concrets du complot : l’accumulation sème le doute, utilisation exagérée de la loi des séries, il n’y a pas de hasard.
  • La théorie du complot s’appuie sur des faits réels qui font polémique (attentats, événements extraordinaires…).
  • La théorie du complot refuse la contradiction en faisant l’impasse sur tout ce qui pourrait remettre en question la théorie : les faits qui ne cadrent pas avec la théorie sont ignorés ou disqualifiés.
  • « A qui profite la crime » ? La recherche de coupables tourne à l’obsession : en postulant systématiquement une intentionnalité derrière les événements, la théorie ignore les raisons accidentelles, donne l’identité de présumés commanditaires (antéchrist, juifs, francs-maçons, illuminati, multinationales…) et leurs mobiles (la soif de domination, l’argent…).
Gérald Bronner : « La théorie du complot va dans le sens des intuitions du cerveau ». | Public Sénat
  • La théorie du complot multiplie les arguments (ce que Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot et membre de l’Académie des technologies, appelle le « millefeuille argumentatif ») avec des détails invérifiables, de fausses coïncidences, de fausses corrélations, des comparaisons factices…
  • L’apparence est souvent scientifique (un « masque savant ») : le vocabulaire est spécialisé, les démonstrations sont chiffrées… La théorie renvoie à d’autres sources complotistes (circuit d’information fermé).
  • La théorie du complot se veut irréfutable : personne n’est à même de maîtriser la somme d’expertises nécessaires pour réfuter les arguments du « millefeuille ». Du coup surgit l’idée que tout ne peut pas être faux. « Il n’y a pas de fumée sans feu ». Il est impossible de prouver que la théorie est fausse, le doute est instillé : mission accomplie.

« Vous ne pouvez pas prouver que c’est faux, donc c’est vrai. »

  • La théorie du complot inverse la charge de la preuve : les complotistes demandent à leurs contradicteurs de prouver qu’ils ont tort (alors qu’en général l’auteur d’une thèse doit prouver qu’il a raison).

[1] Pierre-André Taguieff, Court traité de complotologie,
éditions des Mille et une nuits, 2013.
[2] Rudy Reichstadt, « Conspirationnisme : un état des lieux »,
Notes de la Fondation Jean-Jaurès – Observatoire des radicalités politiques, n° 11.
[3] Jérôme Grondeux et Didier Desormeaux, Le complotisme : décrypter et agir,
Editions CANOPé, 2017.
[4] « Théories du complot : notre société est-elle devenue parano ? », Claudie Bert,
revue Sciences Humaines, janvier 2017


Sources : Dossier de la journée d’étude « Réagir face aux théories du complot (2016), Jérôme Grondeux et Didier Desormeaux, Rudy Reichstadt, Pierre-André Taguieff, les sites Wikipédia, Spicee, SIG Lab, et ConspiracyWatch.


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