Pour une petite histoire des théories du complot

Les historiens s’accordent pour dire que la première « vraie » théorie du complot date de la Révolution française. Cette dernière ne serait pas le résultat d’un mouvement populaire spontané, mais plutôt le fruit d’une conspiration antichrétienne. C’est ainsi qu’ont débuté les théories conspirationnistes à l’encontre des franc-maçons.

Qu’est-ce que le complotisme ? | Lumni

Depuis, les théories ont essaimé, trouvant des cibles récurrentes : les juifs évidemment, avec le « Protocole des Sages de Sion », par exemple ; les communistes, avec le maccarthysme, véritable chasse aux sorcières traquant d’éventuels agents secrets soviétiques cachés aux États-Unis dans les années 1950.

Et plus récemment, les Illuminati, un soi-disant groupe clandestin œuvrant en secret pour la domination du monde. Ou encore les chemtrails : des trainées blanches créées par les avions qui seraient en fait des produits chimiques répandus par des agences gouvernementales pour contrôler l’esprit du grand public…


Les juifs et la peste noire

Dès le Moyen Âge apparaissent des théories du complot autour du rôle maléfique et malfaisant que joueraient certains groupes, notamment les juifs. Au XIVe siècle, le mythe du complot juif prend souvent une dimension locale : par exemple, les juifs sont accusés d’empoisonner des fontaines et des puits pendant l’épidémie de peste noire[1] (par exemple à Strasbourg, en 1349).

1347 : La peste noire | Quand l’histoire fait dates | ARTE

La circulation de la rumeur d’empoisonnement entraîne la conviction que les Juifs ont pour projet de détruire la chrétienté. Dès lors, les juifs sont perçus comme le seul peuple comploteur par nature. Cette rumeur constitue la première esquisse du « Méga-complot juif ».

Lors de la grande répression de la sorcellerie aux XVIe et XVIIe siècles, la société chrétienne orientée vers le salut aurait été menacée par un vaste complot sataniste[2]. Toujours au XVIIe siècle, les Jésuites sont aussi la proie de théories du complot en Espagne et en France, relayées par leurs nombreux ennemis.


Complostisme et pensée contre-révolutionnaire

L’idée d’un « Grand complot » ou « Méga-complot » apparaît sous sa forme la plus élaborée après la Révolution française.[3] La vision conspirationniste de l’histoire inspire la pensée contre-révolutionnaire : l’abbé Augustin de Barruel (1741-1820) accuse les philosophes et les francs-maçons d’avoir fomenté la Révolution française pour « détruire la chrétienté ».

Figure de la pensée contre-révolutionnaire, l’abbé Augustin de Barruel (1741-1820) accuse les philosophes et les francs-Maçons d’avoir fomenté la Révolution française pour « détruire la chrétienté ».

Des « sociétés secrètes » hantent les imaginaires collectifs du XVIIIe : ainsi, les «  Illuminés » de Bavière (ou Illuminati) sont rendus responsables de la Révolution[4]. Ces théories sont ensuite fusionnées au XIXe siècle en un vaste complot « judéo-maçonnique » dont l’objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne.

La pensée conspirationniste implique le soupçon permanent. Les francs-maçons sont assimilés à ces démons qui veulent favoriser la venue de « l’Antéchrist » (Claudio Jannet, 1877). Si on retrouve les théories du complot à l’extrême droite, on constate aussi une perméabilité de ces rumeurs à l’extrême gauche. C’est, par exemple, le prétendu complot « judéo-capitaliste » qui focalise, chez les socialistes et les anarchistes du XIXe siècle, la haine des riches.


Les sociétés secrètes à l’œuvre

Le modèle du complot des « sociétés secrètes » (les francs-maçons) et des minorités agissantes (les juifs) a longtemps été dominant dans la pensée complotiste[5], jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les nazis pensaient lutter défensivement contre les deux pans du « complot juif mondial »: le complot «  judéo-bolchévique » (URSS), d’un côté, et le complot « judéo-capitaliste » (Etats-Unis), de l’autre.

Dans Des Pions sur l’échiquier (Pawns in the game, 1955), William Guy Carr (1895-1959) réactive le mythe des Illuminati, chefs secrets de la subversion mondiale.

On doit à des auteurs d’extrême droite tels que William Guy Carr (1895-1959) la réactivation du mythe des Illuminati (Des Pions sur l’échiquier, 1955). Ceux-ci seraient les chefs secrets de la subversion mondiale : ces Illuminati connaissent une notoriété décuplée ces dernières années par le biais d’internet et sont souvent évoqués par les jeunes.

Le complot des Illuminati ressemble beaucoup à celui des  « Sages de Sion » du fameux protocole (le faux célèbre, écrit par la police politique du Tsar au début du XXe siècle). Certains pensent que les Illuminati sont liés à Satan, d’autres les associent à des hommes-lézards (les reptiliens)[6].

La théorie du Grand complot prétend qu’un groupe de personnes dirige le monde en secret, tire les ficelles et influence la société selon son gré. [illustration Creative Commons CC0]

Depuis les années 1990

Dans les dernières années du XXe, c’est le modèle du « complot gouvernemental interne » qui prévaut : les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis sont à l’origine de toute une littérature conspirationniste. Mais, là encore, elle fusionne avec le complot juif ou avec ses nouvelles appellations, « complot sioniste », « complot judéo-croisé » ou encore « complot americano-sioniste ». 

Avec la globalisation, on assiste aujourd’hui à des flambées conspirationnistes autour d’événements de dimension planétaire, dans lesquels des minorités continuent à jouer un rôle néfaste (Illuminati, juifs). On entend souvent parler d’un « nouvel ordre mondial »[7] pour désigner ce complot planétaire.

Qu’est-ce que le « Nouvel Ordre Mondial » ? | Conspiracy Watch

Ce qui est à noter, c’est que la globalisation est elle-même perçue comme néfaste et comme le fruit d’un complot mondial qui profite à une minorité. Ainsi, cette mondialisation serait le fruit de tous les malheurs des hommes (théorie altermondialiste) tandis que le capitalisme détruirait la planète : capitalisme qui ne profite qu’à un petit nombre, minorité qui alors agit dans l’ombre pour préserver ses privilèges.

Les théories du complot sont davantage rendues visibles par leur partage sur les réseaux sociaux, réseaux sociaux qui agissent comme une caisse de résonance. Et qui connaissent un succès grandissant dans un contexte de défiance envers les politiques et les médias.


« Théories du complot, ressorts et mécanismes »

Au travers de 14 capsules thématiques, 6 capsules d’exercices et un livret pédagogique, l’outil « Théories du complot, ressorts et mécanismes » propose de faire le point sur ce sujet complexe, le décoder, le mettre en débats, en animations et en exercices. Il permet d’aborder la théorie du complot en prenant du recul par rapport à ce genre singulier d’information sans prétendre le diaboliser.


[1] GRONDEUX Jérôme, DESORMEAUX Didier, Le complotisme : décrypter et agir, Editions CANOPé, 2017.
[2] GRONDEUX Jérôme, DESORMEAUX Didier, op. cité.
[3] TAGUIEFF Pierre-André, op. cit.
[4] MAZET Sophie, op. cit. p. 73
[5] TAGUIEFF Pierre-André, op. cit
[6] MAZET Sophie, op. cit. p. 74
[7] MAZET Sophie, op. cit. p. 66


Sources 

Dossier de la journée d’étude « Réagir face aux théories du complot (2016), Jérôme GRONDEUX et Didier DESORMEAUX, Rudy REICHSTADT, Pierre-André TAGUIEFF, Sophie MAZET, le site Wikipédia.


Proposé par la Ville de Strasbourg, en partenariat avec l’Education nationale et avec le soutien du Club de la presse et du Centre universitaire d’étude du journalisme, ce support a été conçu pour répondre aux besoins concrets des enseignants et intervenants en milieu scolaire.[Télécharger la trame de ce support]